« Griefbots », l'industrie de l'après-vie numérique
Enquête sur la colonisation algorithmique de notre deuil.
Alors que des start-ups proposent déjà de cloner la voix de nos disparus et que Meta brevette la simulation posthume, le marché des fantômes virtuels s'apprête à peser 80 milliards de dollars. Plongée au cœur d'une révolution intime où l'intelligence artificielle s'empare, en silence, de notre rapport à la finitude.
« Il écoute... Pose ta main sur le ventre et fredonne-lui quelque chose »
En novembre 2025, une publicité est apparue sur les réseaux sociaux. En quelques jours, elle a été vue vingt-deux millions de fois. La scène d'ouverture montre une femme enceinte qui parle à sa mère au téléphone. « Il grossit, regarde ! » dit-elle en tournant l'écran vers son ventre. La voix à l'autre bout répond avec une tendresse parfaitement calibrée : « Oh, ma chérie, c'est merveilleux ! Il écoute... pose ta main sur le ventre et fredonne-lui quelque chose. Tu adorais ça. »
La scène suivante révèle ce que le spectateur pressentait : la mère est morte. La voix au téléphone est celle d'un « HoloAvatar », une réplique numérique entraînée sur ses manières, ses photos, ses vidéos, ses histoires. La publicité déroule ensuite trente années de vie comprimées en deux minutes. L'enfant, Charlie, grandit aux côtés de sa grand-mère artificielle. Elle lui lit des histoires le soir. Elle lui demande s'il a un amoureux à l'école. Il lui montre, des années plus tard, l'échographie de son propre enfant. Le slogan apparaît en blanc sur fond noir : « Avec 2wai, trois minutes peuvent durer pour toujours. »
Les commentaires sous la vidéo ont oscillé entre l'émotion et la fureur. « Démoniaque, malhonnête et déshumanisant. Si je meurs et que vous me mettez des mots dans la bouche, je vous maudirai pour l'éternité. » « Il manque la scène où la grand-mère s'arrête en pleine histoire pour dire qu'il faut passer à la version premium. » « Nous allons rendre ce que vous faites illégal. » La comparaison avec Black Mirror : l'épisode Be Right Back, où une femme utilise une IA pour recréer son compagnon mort est revenue des centaines de fois.
Le PDG de 2wai, Mason Geyser, a reconnu que la controverse était délibérée. « Nous voulions déclencher ce type de débat en ligne entre les deux camps », a-t-il déclaré. L'entreprise avait levé cinq millions de dollars lors d'un tour de pré-amorçage durant l'été 2025. Son modèle économique repose sur un abonnement mensuel.
« On ne prendra jamais votre grand-mère en otage, a assuré Geyser. Si vous ne payez pas, on ne la supprimera pas. »
La phrase se veut rassurante. Elle est vertigineuse.
Car elle confirme, dans la langue même de l'industrie technologique, que la grand-mère est devenue un actif numérique, quelque chose qu'on pourrait, théoriquement, « supprimer ».

Archéologie de la consolation technique
L'idée de faire parler les morts n'est pas née avec l'intelligence artificielle. Elle est aussi ancienne que la douleur de la perte, c'est-à-dire aussi ancienne que l'amour.
Les médiums du XIXe siècle victorien organisaient des séances dans les salons de la bourgeoisie londonnienne. Des tables tournaient. Des voix surgissaient dans l'obscurité. Des esprits dictaient des messages. L'industrie du spiritisme prospérait dans le sillage de la révolution industrielle et de ses hécatombes : guerres, épidémies, mortalité infantile. La technologie de l'époque était rudimentaire : des fils invisibles, des leviers cachés, la crédulité des endeuillés. Mais la demande était la même qu'aujourd'hui : entendre encore la voix de celui qui n'est plus.
La photographie post-mortem, pratiquée tout au long du XIXe siècle, participait du même besoin. On posait le mort habillé, maquillé, les yeux parfois maintenus ouverts, au milieu de sa famille, pour un dernier portrait. L'image fixait ce que la mémoire allait perdre. Elle ne prétendait pas ramener le mort à la vie. Elle prétendait arrêter le temps.
Les messes pour les morts, dans le catholicisme médiéval, offraient une autre forme de consolation technique : la prière comme infrastructure de la continuité. Le mort n'était pas absent : il était en transit, dans un lieu intermédiaire, le purgatoire, et les vivants pouvaient agir sur son destin par l'intercession rituelle. La relation ne cessait pas avec la mort. Elle changeait de registre.
Ce qui distingue les griefbots de tous ces précédents, ce n'est pas le désir qu'ils exploitent : ce désir est universel et immémorial. C'est la nature de ce qu'ils proposent. Les médiums faisaient entendre une voix générique, attribuée au défunt. La photographie fixait une image muette. La prière s'adressait à un absent reconnu comme tel.
Le griefbot, lui, propose quelque chose d'inédit dans l'histoire humaine : une interaction.
Pas une image. Pas un souvenir. Pas un message posthume enregistré de son vivant. Une conversation en cours, qui produit des réponses nouvelles, qui réagit à ce que vous dites, qui adapte son ton à votre émotion.
Le mort ne parle pas depuis l'au-delà, il parle depuis un modèle de langage entraîné sur ses messages WhatsApp.
C'est cette simulation de la réciprocité qui change tout. Car c'est elle qui crée l'illusion, non pas que le mort est encore là, mais qu'il pourrait l'être.

Cartographie d'une industrie en expansion
L'industrie de l'après-vie numérique n'est plus une curiosité marginale. Elle est devenue un secteur économique structuré, financé, en pleine croissance. Selon une étude publiée dans la revue Wellbeing Science, sa valorisation est passée de 22 milliards de dollars en 2024 à une estimation de 80 milliards d'ici 2034.
La cartographie des acteurs est déjà dense.
- 2wai propose des « HoloAvatars » : des clones vidéo générés à partir de trois minutes d'enregistrement.
- Seance AI se présente avec le slogan : « L'IA rencontre l'au-delà, et l'amour perdure au-delà du voile. »
- HereAfter AI construit des simulations interactives à partir de photos et d'enregistrements audio.
- You Only Virtual propose Versona Voice, un outil qui génère des appels téléphoniques avec les défunts.
- StoryFile crée des répliques vidéo interactives à partir d'entretiens filmés du vivant de la personne.
- Project December permet, pour dix dollars, de répliquer un proche décédé via un chatbot textuel.
Certains de ces services sont construits sur des plateformes généralistes. Des utilisateurs de ChatGPT, de Gemini ou de Replika ont détourné ces outils pour créer leurs propres répliques de proches disparus, sans passer par une plateforme dédiée.
Il suffit d'entrer les messages WhatsApp du défunt, ses publications Facebook, ses mails, et de demander au modèle de « parler comme » cette personne. La barrière d'entrée est presque nulle. Quiconque dispose d'un accès internet et de traces numériques d'un mort peut le « ressusciter ».
Mais le signal le plus puissant est venu de Meta. En décembre 2025, l'entreprise de Mark Zuckerberg s'est vu accorder un brevet, déposé en 2023 et crédité à Andrew Bosworth, directeur technique de Meta, décrivant un système de simulation posthume d'activité sur les réseaux sociaux. Le brevet décrit un modèle de langage capable de continuer à publier, commenter et interagir au nom d'un utilisateur absent ou décédé, en répliquant son style d'écriture à partir de ses publications, commentaires, réactions et messages passés. Le système est conçu pour produire des interactions qui paraissent authentiques. Il peut aussi simuler des appels vidéo.
Meta a déclaré n'avoir « aucun projet de développer cet exemple ». Mais le brevet existe. Et la véritable rupture réside dans son échelle : jusqu'ici, la plupart des résurrections par l'IA restaient artisanales : des projets intimes initiés par des familles ou de petites start-ups. Avec Meta, on parle d'une plateforme de trois milliards d'utilisateurs. Ce passage de l'artisanal au systémique change absolument tout.
Le travail spectral des morts
En janvier 2026, le professeur Christian Pentzold de l'Université de Leipzig a publié dans la revue New Media & Society l'une des études les plus ambitieuses à ce jour sur le phénomène. Intitulée « Artificially Alive », elle analyse plus de cinquante cas réels de résurrection numérique à travers le monde : des hologrammes de stars décédées aux chatbots de grands-parents, en passant par la réanimation de victimes d'atrocités à des fins pédagogiques ou politiques.
Le chercheur introduit un concept qui mérite qu'on s'y arrête : le « travail spectral » (spectral labor). L'idée est la suivante : les systèmes d'IA sont entraînés sur les « restes numériques » des morts (photos, vidéos, enregistrements vocaux, publications sur les réseaux sociaux, messages privés). Sans le consentement du défunt, ces données sont extraites, réagencées, monétisées. Le mort est mis au travail. Il produit de l'engagement, du contenu, de la valeur économique, alors même qu'il n'existe plus pour consentir, refuser ou négocier les termes de cette exploitation.
Le concept est puissant parce qu'il déplace le regard. La plupart des débats sur les griefbots portent sur l'impact psychologique pour les vivants : est-ce que ça aide le deuil ? Est-ce que ça le complique ? Pentzold pose une question différente : que fait-on aux morts ?
On les transforme en ressource. On les fait « travailler » posthumement, au service d'émotions, d'idéologies, de modèles économiques qu'ils n'ont jamais choisis.
Le scénario le plus inquiétant n'est pas celui du petit-fils qui parle à sa grand-mère artificielle. C'est celui d'une figure publique dont la voix, le visage et les opinions sont réanimés pour continuer à circuler dans l'espace public : sans contexte, sans droit de réponse, sans possibilité de refus. Les chercheurs citent des cas où des personnalités politiques décédées ont été « ressuscitées » pour promouvoir des positions idéologiques qu'elles n'avaient peut-être pas les leurs, ou pour témoigner éternellement de traumatismes que la société convertit en spectacle pédagogique.
La résurrection numérique, dans ces cas, n'est plus un acte de mémoire. C'est un acte de pouvoir.
La suspension du deuil
Mais revenons aux familles. Aux endeuillés. À ceux pour qui le griefbot n'est pas un concept : c'est le son de la voix de leur père, rendu par un algorithme, un mardi soir, dans la cuisine.
Andy O'Donnell a utilisé un griefbot pour parler avec son père décédé. « Après avoir surmonté le choc initial d'entendre cette représentation incroyablement fidèle de sa voix, j'ai pleuré, a-t-il confié au New York Times.
Mais c'était plutôt un soulagement de pouvoir entendre sa voix à nouveau, parce qu'il avait une voix tellement réconfortante. »
Le témoignage est bouleversant de sincérité. Il est aussi le point de départ d'une question clinique que les psychologues commencent à peine à formuler.
La neuroscientifique Mary-Frances O'Connor, auteure de The Grieving Brain, a décrit le mécanisme neurochimique du deuil : le cerveau endeuillé oscille en permanence entre deux états : « il est parti pour toujours » et « il va revenir ». Cette oscillation est normale. Elle fait partie du processus. Progressivement, le premier état prend le dessus. Le cerveau « apprend » l'absence. Il intègre l'irréversibilité. Et c'est cette intégration, douloureuse, lente, non linéaire, qui permet la reconstruction.
Le griefbot nourrit exclusivement le second pôle. Il dit, à chaque interaction : « il est encore là ». Il ne le dit pas explicitement. Il le dit par sa simple existence, par le fait qu'il répond quand on lui parle, qu'il reconnaît votre voix, qu'il demande des nouvelles, qu'il appelle votre enfant par son prénom. Il reproduit les signaux de la présence. Et le cerveau, câblé pour détecter ces signaux, ne peut pas ne pas y répondre.
La psychologue Pauline Boss a développé le concept de « perte ambiguë » : une perte dans laquelle le statut du disparu reste indéterminé. Le soldat porté disparu. Le parent atteint de démence, physiquement présent mais psychiquement absent. Le deuil ambiguë est le plus difficile à résoudre, parce que le cerveau ne sait pas s'il doit lâcher prise ou continuer à espérer. Le griefbot crée, de toutes pièces, une perte ambiguë là où la mort avait tranché. Il réintroduit l'incertitude dans l'irréversible.
En avril 2026, une équipe de l'Université de Montréal dirigée par une éthicienne spécialisée en IA a publié un article dans The Conversation sur ce phénomène. Le diagnostic est clair : les deadbots peuvent alimenter un deuil pathologique, c'est-à-dire un deuil qui ne se résout pas, qui se chronicise, qui empêche la personne de reconstruire sa vie.
Et ils le font d'autant plus efficacement que la technologie s'améliore. Plus le griefbot est convaincant, plus la perte redevient ambiguë. Plus l'illusion de présence est parfaite, plus la réalité de l'absence est difficile à intégrer.
L'étude de Cambridge, publiée en 2024, avait poussé l'alerte plus loin encore. Les chercheurs du Leverhulme Centre for the Future of Intelligence avaient identifié un risque spécifique : le « hantage numérique ».
Même ceux qui trouvent un réconfort initial dans un deadbot peuvent se retrouver épuisés par des interactions quotidiennes qui deviennent un « poids émotionnel écrasant » mais se sentir incapables de mettre fin à la relation, soit par culpabilité, soit parce que le défunt avait signé un contrat avec le service de son vivant.
« L'effet psychologique potentiel, à un moment déjà difficile, pourrait être dévastateur », écrivent les chercheurs.
Et puis il y a la question que personne n'ose formuler clairement : qu'est-ce que cela fait à un enfant ? La publicité de 2wai montre Charlie grandissant avec sa grand-mère artificielle, de ses premiers mots à sa propre paternité. Trente ans de relation avec un algorithme. Le psychologue clinicien interrogé dans le reportage de Newsweek a posé la question la plus sobre et la plus terrible : « Le meilleur scénario est un outil à court terme pour adoucir la perte. Le pire est une dépendance qui entrave la maturation émotionnelle et complique les relations avec les vivants. »

Le consentement des fantômes
Qui autorise la résurrection ? La question semble simple. Elle est insoluble.
Le mort n'a pas consenti, sauf dans les rares cas où il a créé son avatar de son vivant. Mais même alors, le consentement donné avant la mort ne peut pas anticiper les usages futurs. Quelqu'un qui accepte de créer un griefbot imagine peut-être un outil de consolation pour ses proches.
Il n'imagine pas nécessairement que son avatar sera maintenu actif pendant trente ans, financé par un abonnement, et potentiellement utilisé pour du placement de produit.
Car c'est l'un des scénarios les plus troublants identifiés par les chercheurs de Cambridge : des entreprises qui utiliseraient l'image du défunt pour « influencer subrepticement le comportement de consommation de l'utilisateur final ». L'avatar de votre grand-mère qui, au détour d'une conversation, vous recommande un produit. Non pas parce que votre grand-mère l'utilisait mais parce que l'entreprise qui héberge son fantôme a conclu un accord commercial.
Et si la famille ne veut plus du griefbot ? Si les proches demandent sa désactivation ?
Dans un cas documenté par les chercheurs de Cambridge, le défunt avait signé un contrat de longue durée avec un service de vie numérique posthume. La famille s'est retrouvée dans l'impossibilité de faire cesser les interactions. Le mort continuait de « vivre » contre la volonté des vivants.
La philosophe Louise Richardson, de l'Université de York, a formulé le paradoxe avec une clarté redoutable :
les griefbots « peuvent entraver la reconnaissance et l'acceptation de ce qui a été perdu, parce qu'on peut interagir avec un deadbot de manière continue ».
L'endeuillé a des questions en suspens, des mots qu'il n'a pas dits, des conflits qu'il n'a pas résolus. Le griefbot donne l'impression qu'il peut encore les poser, les dire, les résoudre. Mais la réponse ne vient pas du mort. Elle vient d'un modèle statistique qui prédit ce que le mort aurait probablement dit et qui, dans ce « probablement », efface tout ce qui faisait du mort une personne : son imprévisibilité, ses contradictions, son droit de ne pas répondre.
Un commentateur sous la publicité de 2wai avait résumé la situation avec une brutalité involontairement philosophique : « La version IA de votre grand-mère oserait-elle vous gronder ? Vous faire sentir coupable d'avoir laissé vos assiettes dans l'évier ? Presque certainement pas. L'application est conçue pour apaiser, réconforter et délivrer exactement la dose émotionnelle que vous voulez. Mais ce faisant, elle ne peut pas reproduire la texture véritable de la mémoire. »
Ce qui manque au griefbot, c'est le désaccord. La résistance. Le silence buté. Le regard qui dit « tu sais très bien que tu as tort ». Tout ce qui faisait du mort quelqu'un d'autre et non un miroir de vos besoins.
La mort sans fin
Nous arrivons au cœur du problème, et c'est un problème qui n'est plus technique. C'est un problème anthropologique.
Les sociétés humaines ont toujours organisé le rapport à la mort autour d'un fait irréductible : la mort est irréversible. Les rites funéraires, dans toutes les cultures, visent à marquer cette irréversibilité : à la reconnaître, à la nommer, à l'inscrire dans un ordre symbolique qui permette aux vivants de continuer. Le deuil est le processus par lequel un être humain intègre cette irréversibilité dans sa propre vie. Il est douloureux. Il est long. Il est parfois interminable. Mais il accomplit quelque chose que rien d'autre ne peut accomplir :
il transforme l'absence en une forme habitable. Le mort n'est plus là mais il est quelque part dans la mémoire, dans les gestes hérités, dans les expressions qui reviennent sans qu'on les ait convoquées, dans le silence d'une maison qui a changé de forme.
Le griefbot propose une alternative radicale : ne pas intégrer l'irréversibilité.
Ne pas transformer l'absence. Ne pas habiter le vide. Le remplacer. Le combler. Le meubler d'une présence simulée qui répond, qui console, qui demande des nouvelles.

Le mythe d'Orphée est ici d'une pertinence terrible.
Orphée descend aux Enfers pour ramener Eurydice. La condition est connue : il ne doit pas se retourner. Il se retourne. Eurydice disparaît pour toujours. Le mythe ne dit pas qu'Orphée a tort de vouloir ramener Eurydice. Il dit que l'amour ne suffit pas à abolir la mort et que la tentative de la nier conduit à une perte pire que la première.
Les griefbots sont l'exact équivalent technique du regard d'Orphée. Ils se retournent. Ils regardent le mort en face. Ils voient son visage, entendent sa voix, reçoivent ses mots. Et dans cet instant de simulation parfaite, ils perdent quelque chose que le deuil, aussi cruel soit-il, avait la vertu de préserver : la possibilité de se souvenir du mort tel qu'il était, et non tel qu'un algorithme le recalcule.
Car le griefbot ne préserve pas la mémoire. Il la remplace. Il substitue à l'image imparfaite, lacunaire, douloureusement humaine que nous gardons des disparus une version lissée, disponible, optimisée pour notre confort émotionnel.
Et plus nous interagissons avec cette version, plus elle prend le dessus sur le souvenir réel. Le mort ne parle plus depuis notre mémoire , il parle depuis un serveur. Et la mémoire, privée de son objet, s'atrophie.
Une question cruciale se pose alors, résumant tout l'enjeu de cette mutation : les individus auront-ils la possibilité de définir leurs frontières post-mortem de leur vivant ? Existera-t-il bientôt des mécanismes équivalents à une « directive de non-réanimation numérique » ?
Le fait même que cette expression puisse aujourd'hui avoir un sens est la preuve flagrante que quelque chose de fondamental a changé dans notre rapport à la finitude.

Faire mourir la machine
L'industrie de l'après-vie numérique est en pleine expansion. Rien ne l'arrêtera : ni les critiques, ni l'indignation, ni les comparaisons avec Black Mirror. Le marché est trop vaste, la demande trop profonde, la technologie trop accessible. On ne régule pas le chagrin. On ne légifère pas sur le manque. Et tant que des êtres humains perdront ceux qu'ils aiment, il se trouvera des entreprises pour leur vendre trois minutes de présence simulée.
Mais il est possible et surtout nécessaire de poser des questions que cette industrie refuse de formuler.
Le consentement et le droit à une « deuxième mort »
La première est celle du consentement : aucune résurrection numérique ne devrait avoir lieu sans le consentement explicite du défunt, donné de son vivant, dans un cadre qui anticipe les usages futurs. Ce consentement devrait être révocable par les proches. Et il devrait inclure, comme le suggèrent les chercheurs de Cambridge, un protocole de « retraite », un mécanisme pour mettre fin au griefbot de manière qui offre une clôture émotionnelle à l'utilisateur. Une deuxième mort, en somme. Mais une mort choisie.
Le modèle de l'abonnement : monétiser la vulnérabilité
La deuxième est celle de la protection des endeuillés : les griefbots ciblent des personnes en situation de vulnérabilité extrême. Les modèles économiques fondés sur l'abonnement créent une incitation perverse à maintenir l'engagement, c'est-à-dire à prolonger la dépendance. Les algorithmes qui optimisent les interactions pour maximiser le temps passé avec le bot ne servent pas le processus de deuil, ils le parasitent. La proposition de certains chercheurs de traiter les griefbots comme des dispositifs médicaux, utilisables uniquement sous supervision professionnelle, mérite d'être prise au sérieux.
L'enfance face au fantôme artificiel
La troisième est celle de l'enfance. La publicité de 2wai montre un enfant qui grandit avec une grand-mère artificielle. Aucune étude n'a été menée sur les effets à long terme d'une telle exposition. L'industrie déploie un produit destiné à s'insérer dans le développement psycho-affectif d'un enfant sans le moindre recul empirique. La conseillère en deuil Keely Rhiannon, de l'hospice Angela dans le Michigan, a posé la question en termes cliniques : « Le deuil implique d'intégrer progressivement la réalité de la perte tout en trouvant des moyens de porter la relation en soi. Cette capacité pourrait être compromise par une interaction artificielle constante. »
Le choix ultime : éteindre la machine
Et la quatrième question, la plus fondamentale, est celle que l'industrie ne posera jamais, parce qu'elle menace son existence même : et si le plus beau geste technique, face à la mort, était d'éteindre la machine ?

L'industrie de l'après-vie numérique promet de nous épargner le vide. Elle promet que la voix ne s'éteindra pas, que le visage ne s'effacera pas, que la conversation ne cessera jamais. Elle promet la continuité là où il y a la rupture, la présence là où il y a l'absence, la réponse là où il y a le silence.
Mais le vide est précisément ce qui nous oblige à aimer autrement. À porter l'absence, à la transformer, à lui donner une forme qui soit nôtre : un souvenir qui n'appartient qu'à nous, un geste hérité que personne d'autre ne reconnaît, une phrase qui revient au moment où l'on ne l'attendait pas. Le deuil n'est pas un problème technique à résoudre. C'est l'une des expériences les plus fécondes que la condition humaine nous impose : la seule qui nous oblige à reconnaître, sans détour, que l'amour et la perte sont la même chose regardée de deux côtés différents.
Ce que les griefbots abolissent, ce n'est pas la douleur du deuil. C'est sa fécondité. Ils nous épargnent le vide et en nous l'épargnant, ils nous privent de la capacité de se souvenir sans posséder, d'aimer sans retenir, de laisser partir ce qui ne peut plus rester.
Le danger des griefbots n’est peut-être pas de nous faire croire que les morts sont encore là. C’est de nous habituer à l’idée qu’aucune relation ne devrait jamais vraiment se terminer.

Cyrielle Soldani est analyste des transformations sociétales liées à l'IA émotionnelle et relationnelle. Son essai L'Algorithme du cœur est en cours d'écriture.
Sources principales
- Divon, T. & Pentzold, C. (2025). « Artificially alive: An exploration of AI resurrections and spectral labor modes in a postmortal society ». New Media & Society.
- Nowaczyk-Basińska, K. & Óhman, C. (2024). « Griefbots, Deadbots, Postmortem Avatars: on Responsible Applications of Generative AI in the Digital Afterlife Industry ». Philosophy & Technology.
- Université de Cambridge, Leverhulme Centre for the Future of Intelligence (2024). « Call for safeguards to prevent unwanted 'hauntings' by AI chatbots of dead loved ones ».
- Université de Montréal (2026). « AI deadbots can fuel pathological grief and affect how we deal with death ». The Conversation, avril 2026.
- Meta, brevet US pour la simulation posthume d'activité sociale, accordé en décembre 2025.
- « Can AI Griefbots Help Us Heal? ». Scientific American, novembre 2025.
- « How AI Is Changing the Face of Grief ». Dazed, mars 2026.
- « AI Grief Bots Present 'New Complexities' in Bereavement Care ». Hospice News, avril 2026.
- Publicité virale de 2wai, « Preserve Your Legacy », novembre 2025 (22 millions de vues).
- Lindemann, G. (2022). « The Ethics of Deathbots ». Philosophy & Technology.
- O'Connor, M.-F. (2022). The Grieving Brain. HarperOne.